ÉCLAIRER LE CURRICULUM AVEC LA LANTERNE DE L’AUTOBIOGRAPHIE Par OLIVIER BÉGIN-CAOUETTE a Reader Response

ÉCLAIRER LE CURRICULUM AVEC LA LANTERNE DE L’AUTOBIOGRAPHIE Par OLIVIER BÉGIN-CAOUETTE a Reader Response

Tous les êtres humains se savent définis par d’autres. Cette citation mise en exergue par Pinar, dans son essai « Dreamt into Existence by Others: » Curriculum Theory and School Reform, pose avec éclat la constatation selon laquelle la scolarisation sous-tend de perpétuelles contradictions entre l’individu, la société et les traditions. Or, selon Pinar, l’autobiographie est une méthodologie capable de faire émerger un soi unique et libéré des oppressions. Dans ce texte, je tâcherai donc de montrer la force de l’autobiographie en l’employant comme outil d’exploration de mon parcours scolaire.

Éducation fondamentale : le constat de ma différence

Selon une perspective phénoménologique, Doer définit le currere comme l’expérience éducative vécue par l’individu et relatée par ce dernier. Cependant, Pinar souligne que des événements perçus exogènes sont souvent intégrés au cheminement scolaire et deviennent des composantes endogènes de l’individu. À ce propos, Pinar montre comment le lancement du Spoutnik par l’Union Soviétique a servi de choc à la nation étasunienne qui a subséquemment réformé son système d’éducation afin de mettre l’emphase sur l’enseignement des mathématiques et des sciences. Ainsi, comme l’affirme Aioki, c’est l’idéologie d’une culture qui définit le processus et la finalité de l’apprentissage. Toutefois, Pinar fait appel aux théoriciens du curriculum pour que ceux-ci libèrent des espaces, des hétérotopies, où la pratique de l’educere (être guidé hors de l’ignorance) retrouve un sens plus universel que la simple qualification à l’emploi.

Ainsi, si je ne me suis jamais reconnu narratif scolaire traditionnel c’est possiblement parce que, précédemment à mon entrée à l’école, des disciples de Maslow et de Piaget ont créé une hétérotopie réelle, appelée école alternative. Celle-ci base sa pédagogie sur les besoins de l’enfant, elle le développe au lieu de le préparer et elle le choisit comme guide pédagogique au lieu des programmes du ministère. J’ai donc passé ma scolarité primaire à choisir mes projets, définir mes objectifs et apprendre les savoirs que je considérais nécessaires à mon « auto-actualisation ». Le tout étant, bien entendu, supervisé par une éducatrice qui s’est assuré que j’apprenne les savoirs de base.

Mon arrivée à l’école secondaire fut donc un choc. Confronté à des concepts inconnus et à une standardisation à laquelle je n’étais pas habitué, j’ai réalisé que l’unicité de mon curriculum entrait en conflit avec celui de l’institution. Ainsi, dès l’âge de 13 ans, ce constat de ma marginalité me força à une première autobiographie : la poésie (voir Annexe 1 pour un exemple). Je me suis donné comme mission de faire de l’art ma première arme contre le conformisme.

Éducation universitaire : ma recherche de la vérité

Cette première autobiographie de ma souffrance fut un exutoire. Face aux atrocités du rejet, de la mort, des ruptures, de l’anxiété et de la solitude, la poésie m’a offert une bulle où je pouvais digérer à mon rythme mes découvertes d’adolescent. Plus mature, je décidai d’entreprendre des études en psychologie afin d’aider mes pairs qui souffraient. Toutefois, je me rends compte que le langage du programme de psychologie (ex : test psychométrique, validité, fidélité, pathologie, processus cognitifs) et sa culture (compétition pour accéder au doctorat, obligation de rédiger des articles et examens à choix multiples) ont encadré ma recherche de vérité. Ainsi, je considérais que seules les études quantitatives permettaient de développer des modèles pertinents. Or, Pinar m’a convaincu que l’autobiographie d’un praticien de l’éducation fournir des renseignements historiques « de première main » sur les influences culturelles qui affectent sa pratique. Par exemple, la réforme faisant passer « l’école usine » à « l’école corporation » est racontée comme un événement stressant par les enseignants qui constatent les contradictions entre la finalité économique de l’école et le peu de ressources investies dans l’éducation. Je ne vois donc plus les « écrits de vie » comme des thérapies, mais aussi comme des diagnostics des problèmes de société tels que vécus par les individus.

L’avenir politique : à l’heure des changements

Les propos de Pinar sur les réformes de l’éducation m’ont cependant interloqué. En effet, alors que je travaillais au Parlement du Québec, j’ai étudié la réforme du Renouveau pédagogique et j’ai compris, à l’instar de Pinar, que les réformes répondent à des crises sociales, comme le décrochage scolaire, et imposent aux enseignants et aux élèves des solutions pré-établies. Comme l’affirme Huebner, l’enfant, inconscient des exigences politiques, est donc discipliné par un système qui définit, pour lui, un parcours de vie.

Cette vision des réformes me trouble puisque j’ai pour objectif de réformer le système éducatif. En effet, alors que la société se transforme sous l’impulsion de la mondialisation et des nouvelles technologies, je ne peux pas accepter que l’école soit captive du modèle des années ’60. Cependant, je ne peux pas accepter non plus que des enfants soient marginalisés parce qu’ils ne cadrent pas avec mon « idéal pédagogique et social ».

L’autobiographie peut donc m’aider à me rappeler mon parcours scolaire et mes idéaux de tolérance. Par contre, il me faudra aussi intégrer ces idéaux à ma pratique et je crois alors que les enseignements de Giroux sur la dialectique pourront m’y aider. En effet, si mon idéal concerne un curriculum flexible où chaque élève peut développer son potentiel en accord avec ses intérêts, je devrai, comme conseiller, utiliser la dialectique comme praxis liant mes actions à ma pensée critique. En militant pour la décentralisation, le pluralisme scolaire et l’autonomie professionnelle, peut-être proposerais-je un cadre suffisamment flexible pour que les milieux adaptent les exigences à leurs réalités et que les enseignants puissent entrer dans une relation humaine significative avec leurs élèves. Ce genre de politiques rencontrerait son lot d’oppositions. Toutefois, face à un taux de décrochage de 30% et avec l’aide de la dialectique et de l’autobiographie, peut-être trouverais-je des alliés avec qui réaliser mon objectif ultime: rendre la société meilleure en transformant le système d’éducation.

If you would like to read some of Olivier’s poetry or listen to some of his music please visit the following websites: http://olivierbegincaouette.yolasite.com/ and http://www.youtube.com/watch?v=x0rtofDbu88.

References

« Perhaps every man knows he is being conceived by others » dans Harris, W. (1975). Companions of the day and night. London : Faber & Faber, p. 44.

[1] Pinar, W. (1995). « Dreamt into Existence by Others : Curriculum Theory and School Reform », Autobiography, Politics and Sexuality, New York : Peter Lang, pp. 235-249.

[2] Doer, M. (2004). Currere and the Environmental Autobiography : A Phenomenological Approach to the teaching of Ecology. New York : Peter Lang, p. 11.

[3] Aioki, T. (2000/2005). Languae, Culture and Curriculum, dans William F. Pinar & Rita Irwin (Eds.). Curriculum in a new key. Mahwah, New Jersey : Lawrence Eribaum Associates Publishers,

[4] Terme provenant de Foucault, M. (1978). Entretien avec Michel Foucault, DE.IV (81), 43.

[5] Caouette, C.E. (1992). Si on parlait d’éducation. Pour un nouveau projet de société. Montréal, Québec : VLB éditeur.

[6] Pinar, W. (1995). « The Voyage Out : Curriculum as the Relation Between the Knower and the Known », Autobiography, Politics and Sexuality, New York : Peter Lang, pp. 117-150.

[7] Royer, D. (2006). Du rôle des acteurs dans le processus d’élaboration de la politique éducative : l’école, tout un programme – Une analyse politique de la réforme du curriculum au Québec, Unpublished thesis, Quebec : Université Laval, 2006.

[8] Huebner, D. (1974/1999). « Toward a Remaing of Curricular Language ». Dans Vikki Hillis (Éd.), The Lure of The Transcendent. Mahwah, New Jersey : Lawrence Erlbaum Associates, Publishers.

[9] Marginson, S. (2007). « Globalisation and Higher Education », Organisation for Economic and Co-operation and Development, Working paper, no. 8, p. 8.

[10] Giroux, H. (1980/1999). « Dialectics and the Development of Curriculum Theory ». Dans William F. Pinar (Éd.), Contemporary Curriculum Discourses : Twenty Years of JCT. New York: Peter Lang.

[11] Bégin-Caouette, O. (2007). Un ange aux ailes blessées. Victoriaville : Éditions Melonic.